Notre regard face à l’informatique et à la programmation doit changer.

« De toute manière, je suis nul/nulle en maths/informatique !» C’est toujours par de la tristesse que je réagis à cette remarque par trop banale à l’école, à l’université, comme au quotidien. Martin Grandjean demande dans son dernier billet [1] « des cours qui mettent en pratique des approches humanités numériques », mais ajoute que « l’apprentissage de la programmation ne se justifie que lorsque les chercheurs actifs dans la faculté en question en ont une utilité ». Je prétends que tout le monde doit avoir accès à des rudiments de programmation, bien avant d’en être à envisager d’entrer à l’université.

Au quotidien, les objets qui nous entourent reposent souvent sur des propriétés chimiques, physiques ou mathématiques plus ou moins complexes. En maîtriser le fonctionnement est utile pour mieux comprendre ce qui nous entoure, diminuer le grand vertige de notre présence dans ce monde, donner un sens à sa vie, etc. Mais dans la pratique, on peut très bien vivre sans ce savoir. Seulement, nul n’ignore qu’il existe des règles régissant le comportement de ces objets : on en acquiert quelques connaissances à l’école, quelle que soit la voie choisie. Et le cas échéant, on saura se diriger vers la page web ou le livre contenant des explications.

Mais pour ce qui est des moyens liés à l’informatique (le “numérique” ?), à moins de s’inscrire dans une école d’ingénieurs, il est peu probable qu’on nous enseigne plus que de formater un document word ou de se créer une adresse email gratuite [2]. Il y a une distance terrible entre ce qui se passe dans l’écran d’ordinateur et ce que l’utilisateur ou l’utilisatrice perçoit. Sans être initiéE, impossible de même pouvoir commencer à comprendre ce qui se passe dedans. Et l’initiation est coûteuse dans ce monde clos : tout d’abord réaliser quelle est la portée des outils informatiques, puis apprendre à les maîtriser.

À l’instar des cours d’éducation sexuelle, je crois qu’il est indispensable d’offrir aux étudiantEs rapidement dans leur cursus (secondaire inférieur ? supérieur ?) des connaissances de base en informatique. À l’heure où les voitures sont d’abord des ordinateurs sur roues et que les appareils de communication sont toujours plus intrusifs, il est important de briser les tabous liés à ces connaissances, en expliquant, au départ, par exemple, où est située physiquement une page web, comment un serveur web exécute un simple script php (pour découvrir ensuite le fonctionnement dynamique du web), ou comment écrire un programme (par exemple avec le logiciel NetLogo, très simple d’utilisation [3]). Une bonne maîtrise des moyens informatiques passe par une première barrière à franchir, où il faut comprendre toute la portée de l’informatique d’un coup, puis une courbe d’apprentissage très dure. Donner un minimum de connaissances assez tôt aux générations qui viennent aiderait à gommer certaines des inégalités évoquées dans l’article cité par Martin.

Donc, dans les conditions actuelles, il ne faut pas s’attendre à rencontrer beaucoup de digital-born humanists avec de grandes connaissances informatiques, car ceux qui savent programmer, ou, simplement, ont assimilé le peu d’informations nécessaires à faire tomber la barrière de la peur de la programmation et sont prêts à passer ce cap, sont majoritairement liés aux branches scientifiques dures. Or, savoir monter son site web et réaliser trois lignes de code (ou être simplement capable de les comprendre chez quelqu’un d’autre), c’est déjà pouvoir s’affranchir des limites posées par des interfaces utilisateur rigides, et mener sa recherche numérique comme on l’entend. Une formation numérique plus tôt et pour tous, c’est permettre à plus de chercheuses et chercheurs en sciences humaines et sociales de débuter avec au minimum ce profil-là.

PS. Merci à Jérémie et Cyril pour quelques idées que je me suis appropriées en les dénaturant.

[1] Le sixième de cette controverse en cours, celui-ci étant le septième.

[2] À moins de choisir l’option complémentaire “informatique” parmi la quinzaine (!) de branches (ici sur Vaud).

[3] Vous pouvez le faire vous-mêmes, à la maison, dès tout petit, grâce à DoudouLinux.

Update! (9/12/2013) President Obama calls on every American to learn code.

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13 Comments on "Notre regard face à l’informatique et à la programmation doit changer."

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Maïeul
Guest

Je ne peux que plussoier. Mais je pense aussi qu’il faudrait des rudiments d’histoire religieuse, des rudiments d’agronomie, des rudiments d’energetique etc.

Comment concilier tout cela dans un programme scolaire déjà bien chargé ?

Yannick Rochat
Guest

Allouer aux idées ci-dessus autant de temps que ce qui est déjà mis à disposition pour l’histoire des religions, c’est bien plus que ce que je demande!

Concernant le programme, à mon avis, ces quelques heures devraient être prises en maths/physique/informatique. Il s’agit simplement d’une initiation.

Maïeul
Guest

Pour l’histoire des religions, je pensais d’un point de vue français. Je ne connais pas ce qu’il en est en suisse.

Yannick Rochat
Guest

Ne connaissant que le système suisse (enfin, vaudois), j’admets ne pas me positionner par rapport à d’autres, ici.

Pour l’agronomie et l’énergétique, il y a bien plus que des “rudiments” dans notre système scolaire. Mais le but n’est pas d’énumérer tous les domaines jusqu’à en trouver un qui cloche et le comparer, non ? Je maintiens ma position. Obtenir des connaissances minimales suffisantes en informatique est nécessaire et imposé par notre époque.

Maïeul
Guest

Je partage ton avis. Et ne me prononce pas sur le système vaudois.

Σωκράτης
Guest

Salut, comme la seule chose que je sais, c’est que je ne sais rien, je ne me prononce pas du tout. 😉 Σωκράτης

Yannick Rochat
Guest

Salut, merci pour ton commentaire. 😛 Γλαύκων

Frédéric
Guest

Concernant la remarque d’introduction, je l’ai également trop souvent entendue. Quand j’enseigne des sujets techniques à des non-techniciens (typiquement des journalistes), je commence généralement par une intro similaire, en demandant “pourquoi est-ce qu’on peut quasiment être fier de ne rien comprendre aux maths/informatique, alors qu’on n’osera généralement pas avouer si on est pas capable d’écrire deux mots sans faire une faute d’orthographe ?”

Du côté des sciences de la vie (une discipline qui a pris le virage numérique il y a déjà +20 ans), on a le même problème. Beaucoup d’étudiants qui entrent à l’uni ne réalisent pas qu’un biologiste passe plus de temps sur son ordinateur qu’à sa paillasse, et qu’ils devront aller plus loin que la maitrise de Word, lecture d’email et navigateur web. Alors qu’on doit leur donner des rudiments de statistiques et des outils associés (typiquement R), ils sont souvent bloqués par un manque de connaissance de base en informatique — que ce soit des rudiments de programmation, ou plus important encore, une vague idée de la représentation des nombres en virgule flottante: pourquoi est ce que 3 x 1/3 ne donne pas forcément 1, ou que 1.25 + 0.35 peut potentiellement donner 1.59999999999 dans des outils comme Excel.

Yannick Rochat
Guest

Merci pour ton commentaire ! Tout le monde possède une anecdote sur le sujet, sur un domaine de recherche où ce type de connaissance est requis, mais rien ne nous y a préparé avant.

Moi-même, quand j’étais TA en “statistiques pour psychologues”, R …

trackback

[…] message 4 (M.Grandjean) – message 5 (Y.Rochat) – message 6 (M.Grandjean) – message 7 (Y.Rochat).Libre à chacun de rejoindre la discussion en commentaire ou par blog interposé […]

V
Guest

En lisant cet article : http://nicolaslegland.wordpress.com/2013/08/15/les-enfants-ne-savent-pas-se-servir-dun-ordinateur/ j’avais trouvé un ou deux passages assez intéressants, notamment :

[…] Je me suis planté, je suis sûr que beaucoup d’entre vous se sont plantés aussi. Lorsque nous avons acheté une XBox c’était Techno-papa à la rescousse. Je me suis joyeusement dépatouillé avec le fatras de câbles et j’ai créé des profils pour tout le monde. […] Lorsque nous avons acheté un « Raspberry Pi pour la famille », Techno-papa à la rescousse. J’ai branché le tout, flashé un OS sur la carte SD, puis je me suis rassis avec fierté, me demandant pourquoi personne d’autre que moi ne voulait utiliser la maudite chose. […] Au final, j’ai une famille d’analphabètes numériques.[…]

[…] Arrêtez de réparer les choses pour vos enfants. […] Achetez-leur un ordinateur par tous les moyens, mais si les choses tournent mal, laissez les réparer eux-même. […] Voici une autre idée : Quand ils auront dix ans, donnez-leur un fichier texte brut avec 10 000 clés WPA2, et dites leur que la bonne est là, quelque part. Voyez avec quelle vitesse ils découvriront Python ou Bash. […]

Yannick Rochat
Guest

Ha mais tout l’article est excellent ! Merci beaucoup pour ton commentaire et pour ce lien 😉

trackback

[…] Pour ma part, je pense que l’enseignement des bases de la programmation est fortement souhaité à l’école obligatoire. J’avais d’ailleurs déjà pris position sur ce sujet dans un billet de blog datant de 2013. [0] […]

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