Humanités numériques : exemple à suivre pour les autres sciences ?

Voici ma réponse à Martin Grandjean, cinquième post de cette série en cours, et transfert vers un espace public de dizaines et dizaines d’heures passées à disserter sur ce sujet, durant nos pauses, entre l’Université et l’École polytechnique fédérale de Lausanne (UNIL et EPFL).

Dans son billet, Martin explique que les humanités numériques servent de vitrine des possibilités amenées par l’informatique et les sciences y liées, et ne se présentent pas comme une discipline indépendante. Optimiste, il affirme que cet état de transition doit disparaître, car “… [un] jour (prochain) […] le numérique aura été adopté à part entière”. Pour ma part, je crois qu’il va encore falloir attendre un moment. Un peu comme pour cet ami qui m’affirme que grâce à la technologie, un jour tous nos problèmes seront résolus (son exposé prenait un peu plus de place, j’ai dû couper). Dans les deux cas, je préfère rester sur mes gardes, en espérant évidemment que cela se passe ainsi.

Tout d’abord, je dois admettre que j’apprécie l’approche pragmatique de Martin : en éloignant la discussion du fond (“les humanités numériques, c’est quoi ?”) et en la rapprochant de la forme que devraient prendre les humanités numériques dans la pratique, Martin propose de passer à une nouvelle étape de leur développement : après avoir ouvert des chaires réunissant probablement des doers (l’état actuel), il faut passer à la formation, faire tomber les barrières entre les disciplines, et ne pas miser sur des autodidactes, mais former les doeuses et doers de demain à une recherche interdisciplinaire qui doit (entre autres, au moins) passer par des connaissances en programmation et en statistiques.

Dans la pratique, sur le campus que nous partageons, ça ne se passe pas exactement comme ça, pour l’instant. L’EPFL a, il y a une douzaine d’années, remplacé ses cours de STS (Sciences, Techniques, Société) par des cours de SHS (Sciences Humaines et Sociales) qu’elle a offerts à tous ses étudiants, de la première à la quatrième année (soit les trois ans du bachelor, et la première année du master) “dans le but de former des élèves responsables“, dixit le Président de l’école, qui ajoute : “Et, si je veux des scientifiques de pointe, je veux d’abord des femmes et des hommes au service de la société.”

La mise sur pied du programme SHS, et, dans la foulée, d’un Collège des Humanités, a abouti l’année passée à la création d’un laboratoire d’humanités digitales, dont les travaux et projets se font en collaboration avec de nombreuses facultés. En plus de cela, la rentrée 2014 verra la création d’une année propédeutique commune pour une majorité des programmes d’étude de l’école, dans le but de

développer  une  base  polytechnique  forte  et  harmonisée  durant  la  1ère  année.  Cette  base commune  doit  donner  aux  étudiants  de  différentes  sections  un  bagage  leur  permettant  de collaborer  efficacement  dans  les  travaux  multidisciplinaires  au  cycle  bachelor  et  surtout  au master. [source]

L’École polytechnique montre une volonté de faire se rencontrer les disciplines présentes en ses murs, tout comme de les faire découvrir celles de sa voisine.

En ce qui concerne l’Université, et sur la base de mon passage en ses murs, je sais qu’en 2012, la Faculté des Sciences Sociales et Politiques a supprimé l’Institut de Mathématiques Appliquées, fort d’une dizaine de membres. Cet institut, parmi ses activités, donnait des cours de statistiques, d’informatique, de logique, d’analyse de réseaux, de dynamique des systèmes et de modélisation multi-agents aux étudiantes et étudiants de sciences humaines et sociales, aux niveaux bachelor comme master. Ils acquéraient des bases de programmation en R et en NetLogo. Les buts de cet institut recoupaient les traits les plus forts des humanités numériques : appliquer les mathématiques et l’informatique aux SHS, développer des méthodes dans ce but, former des étudiantes et étudiants venant des humanités aux possibilités du numérique. On rappellera que l’Université s’est séparée de ses facultés de sciences dures il y a une dizaine d’années (mathématiques, physique, chimie). Sur ce point, difficile de lui reprocher un manque de cohérence.

Dans ce contexte, je me réjouis d’initiatives comme Sciences au carré (malheureusement loin des humanités numériques) ou de la création d’un laboratoire d’humanités digitales. J’espère seulement qu’on songera rapidement à rétablir ou mettre sur pied des cours pouvant former cette génération tant attendue d’humanistes numériques.

Si d’aventure on voulait m’en dire plus sur les plans des Universités dans ce domaine et me rassurer… je suis preneur.

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7 Comments on "Humanités numériques : exemple à suivre pour les autres sciences ?"

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[…] message 2 (M.Grandjean) – message 3 (Y.Rochat) – message 4 (M.Grandjean) – message 5 […]

L.Cellard (@CellardLoup)
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Merci pour ce billet, je vous conseille de regarder le programme du Master Architecture de l’information de l’ENS de Lyon (où je suis étudiant) qui rassemble des cours en science de l’information, design numérique, statistiques et informatique. Il y a d’ailleurs une option “Introduction aux humanités numériques” associé au labo junior Nhumérisme.

Descriptif du master :
http://archinfo.ens-lyon.fr/master-architecture-de-l-information-153486.kjsp?RH=ARCHINFO_PRES&RF=ARCHINFO_MASTER

Le labo en dh lyon :
http://dhlyon.hypotheses.org

Yannick Rochat
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Ha oui, c’est pas mal comme mélange de disciplines ! C’est la première année ? Il a commencé quand ?

L.Cellard (@CellardLoup)
Guest

C’est la seconde année, la première année sera diplômée en septembre 2014.
Si vous passez par Lyon à la fin décembre, nous organisons une journée d’étude sur les
relations entre design numérique et recherche universitaire : http://archinfo41.hypotheses.org/299

Merci pour vos billets !

Yannick Rochat
Guest

Jusqu’au début de l’année prochaine, je suis assigné à domicile pour l’écriture de ma thèse 🙂

Bonne continuation avec ce Master, et merci pour vos feedbacks !

L.Cellard (@CellardLoup)
Guest

Ah je comprends, bonne chance !

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