Humanités numériques : une nouvelle dynamique, pour combien de temps ?

Suite à un billet s’interrogeant naïvement sur les humanités numériques, Martin Grandjean a rédigé une réponse développant plus avant certaines interrogations. Par ailleurs, il soulève une quantité importante de questions, traçant des parallèles entre le cas qui nous occupe et l’émergence dans notre histoire de diverses autres disciplines. J’aimerais ici poursuivre la discussion.

Une nouvelle dynamique

Dans son blog post, Martin utilise le terme très élégant de “nouvelle dynamique” pour ne pas avoir à trancher encore pour une définition ou une autre. Dans le fouillis des recherches menées en humanités numériques, des laboratoires s’attellent à appliquer des méthodes des sciences “dures”, (trop ?) amplement documentées par là-bas, sur des problématiques et des données issues des sciences humaines et sociales, afin de leur faire cracher ce qu’elles nous cachent encore (c’est le cas par exemple de la théorie des graphes, qui permet d’exploiter l’aspect relationnel de certains jeux de données). Pendant ce temps, d’autres laboratoire s’attellent, dans le sens contraire, à développer les outils qui leur permettront d’exploiter des données inexploitables auparavant (par exemple le close reading, une approche de l’analyse littéraire qui étudie les livres par milliers sans avoir à les ouvrir, et repose sur des méthodes de numérisation et de reconnaissance de caractères à grande échelle, parfois via du crowdsourcing).

À ce stade, on peut vouloir comparer les humanités numériques à des domaines de recherche bien établis, comme le suggère Martin. Avec en ligne de mire une question fondamentale (pour ceux qui ne sont pas occupés à créer, mais préfèrent ici avec nous disserter et s’auto-[re]définir) : est-ce que de faire de la recherche en s’inspirant d’autres champs, en piochant des méthodes, des hypothèses, des résultats dans un ou plusieurs d’entre eux n’interdit pas aux humanités numériques de se proclamer comme un champ à part ? J’ai toujours pensé, en me basant sur ma propre intuition, qu’une science se devait de fournir des résultats originaux, des choses jamais vues auparavant. Mais l’originalité des humanités numériques est de vouloir retirer la barrière entre deux mondes qui ne se parlent que trop peu. Elle crée des projets estampillés qui pourraient (ou n’est-ce justement pas le cas ?) tout autant être réalisés dans leurs champs respectifs, avec l’aide de chercheuses et chercheurs curieux et ingénieux.

Dès lors, est-ce que les humanités numériques sont la nouvelle dynamique des curieux, des ingénieux, des visionnaires, des “multicultis” de la science, des frustrés du manque de communication entre les champs, mais aussi des laissés pour compte des instituts les plus conservateurs ? Est-ce ce qui les caractérise, maintenant : réunir ? Et cet état est-il transitoire ? absorbant ? éphémère ?

Les anciennes dynamiques

Dans son dernier paragraphe, Martin prend un ton provocateur en affirmant à propos de l’émergence des humanités numériques que “cette évolution semble plus inquiéter les universitaires traditionnels que ceux qui ont adopté des outils numériques”. Je ne m’attellerai pas à la tâche de proposer un point de vue pour chacune des questions qui viennent ensuite, ni à donner mon avis sur cette affirmation, ayant évolué dans un institut de mathématiques appliquées lors de mon précédent passage dans une faculté de sciences humaines, donc n’ayant pas rencontré les “universitaires traditionnels” des humanités. Alors je vais me borner à exposer une anecdote venant des mathématiques.

Au XIXème siècle, Francis Guthrie, cartographe, énonça qu’il était possible, étant donnée une carte avec un découpage en régions, de colorier celles-ci avec seulement quatre couleurs différentes, sans que deux couleurs ne se touchent sur un même bord (les pointes étant admises). Cette affirmation très simple resta au stade de conjecture pendant plus de cent ans ! Avant que la preuve ne soit apportée… par l’ordinateur, chamboulant alors le monde des mathématiques, qui en avait déjà vu de belles dans le siècle (par exemple avec les théorèmes d’incomplétudes de Kurt Gödel), cette révolution arrivant après des milliers d’années d’existence. Il n’existe d’ailleurs pas, à ce jour, de preuve de ce théorème ne reposant pas sur l’usage de l’ordinateur.

Alors… sommes-nous entrés dans l’ère des digital mathematics ?

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