This. : un réseau social en ligne lent (et bien)

This. est un réseau social en ligne lancé récemment dont l’intérêt est sa lenteur : il n’est permis d’y partager qu’un lien par jour, ce qui invite à des usages différents de ceux auxquels nous ont habitués Twitter, Facebook et Google+ (peut-être).

Je vous livre ci-dessous mon commentaire (positif) après quatre semaines d’utilisation.

Origines

La page d’à propos du site lie quelques articles présentant This. (“our little site” : pas vraiment l’ambition d’une start-up de la Silicon Valley). L’initiative provient d’une collaboration du mensuel américain The Atlantic, qui rencontre un grand succès en ligne, avec Andrew Golis, un Entrepreneur en résidence (?) arrivé en 2014 chez eux. Voici comment celui-ci présente son projet.

“This. is an attempt to build on the rebellions against The Stream that are popping up all over. We love content recommendations from people we trust, but we can’t keep up, we feel constantly distracted, and are increasingly aware of how narrow “nowness” is a primary definition of value. The retro cool of newsletters, the success of niche #longform communities, the Explainer trend, Clickhole: they’re all reactions to our frustrations with The Stream. This. is an attempt to build a platform where influence comes from taste, instead of sheer volume (in both the quantity and loudness senses).” [source]

En somme, réduits à une seule recommandation par jour, le créateur de This. s’attend à ce que les utilisateurs et utilisatrices privilégient la qualité à la quantité. À ce stade, il est intéressant de se demander si Andrew Golis a d’ores et déjà saisi l’entier de la portée de This., ou si l’on verra émerger de nouveaux comportements, comme le hashtag chez Twitter.

Rapidement : qu’est-ce que c’est ?

This. possède de nombreux points communs avec les autres réseaux sociaux en ligne : l’utilisateur y crée un compte, puis peut sans obligation choisir une image de profil, rédiger une courte biographie, partager le username de ses comptes Instagram, Facebook et Twitter, suivre d’autres utilisateurs et être suivi à la manière de Twitter.

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On y va pour poster des liens et consulter ceux des autres, que l’on peut remercier avec un bouton “thanks” (l’équivalent des “like”, “fav”, “+1”). Lorsqu’on poste un lien, il est permis de rédiger un commentaire de 111 caractères au maximum.

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Voilà ce que This. a en commun avec les autres réseaux, mais c’est aussi à peu près tout ce qu’on peut y produire. Et pour l’instant, l’inscription se fait sur invitation (voir tout en bas de ce billet).

Sur This., il n’y a pas d’autres échanges possibles que le “thanks” : pas de mentions ou de messages privés. L’interface est sobre, pleine de vide si votre écran est large, les vignettes créées pour les liens partagés –les seules images présentes– sont générées automatiquement d’après une image contenue dans votre lien et sont donc systématiquement cryptiques.

Sa grande particularité est de ne permettre l’échange que d’un lien par jour. L’idée peut paraître farfelue, mais elle se justifie pleinement et débouche sur un résultat intéressant : tout comme l’OuLiPo s’intéressait aux “littératures potentielles”, nous expérimentons en quelque sorte aujourd’hui les réseaux sociaux (en ligne) potentiels (pensons en vrac à Ello, Tinder, Yo, WhatsApp, Snapchat, en attendant une typologie des réseaux sociaux en ligne).

Il n’y a pas si longtemps, lorsqu’on recommandait à des connaissances d’essayer Twitter, elles rétorquaient le plus souvent que 140 caractères était trop peu, qu’il n’y avait pas d’échange intéressant possible avec de telles contraintes. This., après soustraction de la place utilisée pour l’url dans un tweet, c’est autant de caractères mais un seul post par jour. Comme on pouvait s’y attendre, loin d’être inutilisable, on s’adapte tout de suite à cette règle.

Le processus ayant amené à la création de ce réseau cherchait à générer des échanges de meilleure qualité, privilégiant des articles longs et développés à des dépêches destinées au clickbait. Ainsi, ces contraintes auxquelles il faut s’adapter ont en fait été posées par les créateurs pour atteindre un but donné. Là où l’on découvre et s’approprie un nouveau réseau social, on suit en fait une direction imposée. Dès lors, à ce stade deux questions se posent : “Est-ce que l’objectif de qualité est atteint ?” et “Quelle est la marge de manoeuvre pour les utilisatrices et utilisateurs ?”

Ma propre expérience

Si tout comme pour le premier tweet, le premier lien partagé sur This. devait revêtir un peu plus d’importance que les suivants, alors pour ma part ce fut un semi-échec puisqu’il n’y avait pas d’image associée dont pouvait se servir This. Pas vraiment une contrainte (à moins de considérer la vignette comme indispensable), mais un élément qu’on préférera prendre en compte les fois suivantes.

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L’ironie…

Ensuite, à l’image de cette expérience, il s’agit chaque jour de bien choisir son lien et de ne pas oublier de le faire puisqu’il n’y a pas de cumul possible. Les jours passant, on voit grandir les listes d’images et d’articles de chacune et chacun, créant autant de portraits de leurs auteurs. On découvre des comportements opposés, entre utilisatrices et utilisateurs qui ne partagent que des articles d’actualité, d’autres des articles qui les touchent, certains leurs propres articles… En somme, on dessine une feuille de route de références en ligne, comme un journal de navigation public. Et évidemment se pose la question de l’image que l’on veut donner de soi.

Le site est d’origine américaine, ainsi l’essentiel des liens partagés est en anglais et une quantité importante d’entre eux traite de l’actualité américaine (le débat actuel sur le racisme focalisant probablement davantage encore l’attention sur ce pays, plus que ne le feront probablement les actualités dans quelques semaines ou mois). Il faut ajouter à ça que le “passage” d’un jour à l’autre se fait à 9h CET, soit minuit à l’heure du Pacifique : à moins de se connecter à l’aube, nous loupons sur la page d’accueil les derniers articles postés pendant la nuit (toujours facilement accessibles, cela dit, par ex. le 1er décembre 2014).

Parmi les utilisatrices et utilisateurs, on remarque que les liens échangés sont en général très pointus, même lorsqu’il s’agit d’un tumblr composé uniquement de gifs. Comme souvent, il y a un nombre important de comptes inactifs. Parmi les autres, on découvre une surreprésentation des métiers du journalisme, un peu de la recherche scientifique, et de l’écriture en général. Pour pouvoir l’affirmer, j’ai passé en revue les comptes existants sur This. au 1er décembre 2014 et en ai dénombré 2185, parmi lesquels 1582 n’avaient pas donné de description (ce qui ne signifie pas qu’il n’étaient pas actifs). Puis j’ai racinisé les 603 descriptions restantes et obtenu le tableau suivant :

stem

On voit ici regroupées les racines des noms utilisés. Les profils de la communauté fortement représentés au moment de la récolte des données sont en effet les métiers du journalisme, de l’édition et des médias sociaux. L’initiative de créer This. provient du milieu du journalisme, et malgré les tentatives de son initiateur pour que la communauté s’étende au dehors de ce groupe (notamment par le message que l’on reçoit accompagnant les invitations), il semblerait que cela ne se fasse que très lentement, peut-être par la faute d’un manque d’attraction auprès de l’extérieur, ou simplement pour cause de sujets encore trop ciblés pour l’instant sur d’autres centres d’intérêt, là où justement le site aimerait pouvoir bénéficier de la plus grande diversité. On notera toutefois la présence de nombreuses personnalités qui aident à l’attractivité de la plateforme.

En attendant que le site s’étende peut-être encore, les liens choisis sont pointus, et c’est dans les divers moments de procrastination de la journée qu’on réalise la qualité en général élevée des contenus échangés, le plus souvent des enquêtes ou réflexions poussées et bien écrites sur des sujets traitant de l’actualité du jour ou en lien avec le présent. On pourrait penser de This. qu’il s’agit d’un endroit où les journalistes anglo-saxons échangent leurs bons tuyaux et veulent se faire remarquer de leurs collègues, mais on découvre sur certains chemins de traverse des liens bizarroïdes, très originaux, des séquences vidéos excellentes (on le devine avant de cliquer, puisque quelqu’un a pensé qu’il s’agissait de son lien le plus pertinent de la journée), etc. Le site est encore jeune, et comme souvent aujourd’hui, on ne sait s’il est mort-né, s’il se contentera de peu d’utilisateurs (à la manière d’un Hacker News inversé, ou l’on passe ici au contraire après le pic de popularité de l’article), s’il est en constante augmentation, voire s’il est voué à exploser un jour en direction du grand public. La possibilité de l’utiliser dans un but décalé voire poétique à la manière d’un @jpbimmer accéléré pourrait aussi lui offrir une plus grande popularité à l’avenir.

Finalement, un dernier aspect que je trouve positif est que la course aux followers et aux thanks est ici moins superficielle que ce qu’on trouve sur Twitter et Facebook : des personnes qui ont peu de followers peuvent recevoir beaucoup de “thanks” grâce à l’apparition de toutes les publications dans un fil commun tout à fait lisible, et l’inverse est vrai aussi. Bien sûr, au fond il s’agit des mêmes mécanismes que chez Twitter et Facebook, et certains articles superficiels mais rigolos attirent beaucoup d’attention, de même que rien n’empêche des techniques de follow/unfollow, mais il demeure que la qualité prime ici et que personne ne s’insulte (techniquement : ne peut s’insulter). Et on trouve chaque fois une explication simple à l’existence de quelques comptes stars comme celui du fondateur Andrew Golis et ses 466 followers, le compte officiel de This., ou celui de Five Thirty Eight qui après un premier post récent avait déjà des dizaines de followers (malheureusement, ou plutôt heureusement, il n’est pas possible d’afficher les comptes en fonction de leurs statistiques et de connaître les autres comptes populaires facilement).

L’avenir

Cette expérience est fascinante, comme acteur et comme observateur. J’ai été conquis par les idées simples derrière le site, par sa réalisation efficace (on s’habitue vite au bouton This. dans la barre des signets), ainsi que par les liens et les personnes découvertes. Je suis très satisfait de voir grandir ma liste de liens, mélange d’actualité et de vieilleries, de sujets que je veux faire connaître au monde (!) et d’introspection. Peut-être que je passe trop de temps chaque jour à y réfléchir, pour souvent bâcler et regretter ensuite mon choix. C’est là que l’aspect observateur entre en jeu et permet de relativiser : manifestement certains utilisateurs s’en moquent, ne regardent pas en arrière, tandis que d’autres recherchent également à afficher de la cohérence. Il est réjouissant d’observer qu’à ce stade du développement déjà on découvre plusieurs types d’utilisation.

La question principale qui se pose aujourd’hui est de savoir comment la communauté va se développer, en termes de quantité et de variété des profils. Est-ce que cela va rester un outil pour les journalistes ? Est-ce que d’autres types de métiers vont se manifester ? Qui peut vraiment être intéressé par un site comme This. et sa contrainte slow ?

Pour ceux qui souhaitent découvrir This., voici des invitations (état 9 fév.) :

https://this.cm/register/so74f2epui1l

https://this.cm/register/9nqufgg80cx9

https://this.cm/register/cydycvcijjvh

https://this.cm/register/nxwqwdvlecpg

https://this.cm/register/dfawzaanlc8k

Remarque : ce blogpost a sûrement bénéficié des nombreux échanges ayant eu lieu avec Benoît Perrier.

Update : Spencer Haley a posté le 14 février 2015 une analyse des contenus partagés sur This.

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1 Comment on "This. : un réseau social en ligne lent (et bien)"

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Benoît Perrier
Guest

Merci de cet aperçu du service dans sa phase d’éclosion. Peut-être cela contribuera-t-il à le populariser dans la sphère francophone.

Une précision: par défaut, le site n’affiche que les liens postés dans les dernières vingt-quatre heures. C’est positif car cela évite une trop grande accumulation de choses à lire et assure que seuls les liens «frais du jour» sont présentés sur la page d’accueil.
Mais c’est un peu bizarre de ce côté de l’Atlantique car, pour l’instant, This fonctionne sur un fuseau horaire unique. Du coup, comme tu le mentionnes, une journée de This se termine au même moment sur toute la planète. Donc à 9h du matin (heure suisse), on trouve un This vierge de liens et fraîchement réinitialisé. Et, si l’on poste le matin, on contribue au tout début du cycle de vingt-quatre heures, ce qui n’est pas forcément très visible.

Je me suis moi aussi demandé ce que pouvait bien être un «entrepreneur en résidence» à «The Atlantic»! Et ce que la structure en retirait.

Cependant, on peut apprécier la démarche. De nombreuses voix se sont élevées récemment pour expliquer que le manque d’innovation de la part des médias historiques était l’une des causes de leur brutale «disruption» par les entreprises technologiques. Alors si «The Atlantic» (se) paye quelqu’un qui lui montre qu’on peut faire évoluer les choses plus vite et de manière plus légère… on peut voir ça positivement.

La proportion de journalistes et de créatifs dans ce premier paquet d’usagers (qui ont fourni une bio) est vraiment impressionnante et l’objectivation que tu en fais précieuse. C’est un point, me semble-t-il, où This se distingue d’entreprises précédentes ayant des point communs avec sa démarche comme paper.li, le Tweetedtimes, quote.fm ou les sites de signets sociaux Delicious et Pinboard.

On voit peut-être d’ailleurs dans ce premier public l’intérêt pour «The Atlantic». La publication fournit ainsi – du moins aux «créateurs de contenu» – un outil qui lui fait de la bonne publicité et génère un sentiment de communauté chez ces professionnels et leur premier et second cercle. Une opération donc susceptible de produire de la bienveillance chez les professionnels et les lecteurs envers la publication et, peut-être, de fournir des apports au magazine de projets extérieurs ou de bonnes sources à ses journalistes.

Mais, comme tu le dis, se pose la question de savoir qui, au-delà de personnes qui lisent professionnellement, fera l’investissement de la discipline de This.
A fortiori quand une chance de poster passée est perdue pour toujours. Si je ne poste pas de lien aujourd’hui, demain et après-demain, je ne pourrai pas en poster quatre dans trois jours.

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